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La destruction de Carthage en 146 avant JC laisse Rome sans rival. Celle-ci doit alors repenser son identité face au vide. Elle se découvre une nouvelle raison d’être : défendre la civilisation face au reste du monde, défendre l’Empire face aux Barbares. En cela, une analogie peut être faite avec la disparition de la menace à l’Est : le camp occidental n’a plus d’ennemi clairement défini. Le Nord perçoit alors une nouvelle menace, plus diffuse, mais tout aussi symétrique : le Sud. L’idée principale de ce livre est que la révolution idéologique qu’a connue Rome après la défaite de Carthage est comparable à celle qui substitue aujourd’hui à l’affrontement Est/Ouest un monde dominé par l’opposition Nord/Sud. Ces Barbares d’alors ne constituaient pas plus un ensemble cohérent que le Sud aujourd’hui, mais ils permettaient de conforter Rome dans la certitude de ses valeurs : la civilisation, le droit, le rationalisme, face à des Barbares perçus comme innombrables, violents, irrationnels, prêts à déferler. De la même manière, le Nord participe à la construction d’une image dangereuse du Sud.
PREMIERE PARTIE : LA RUPTURE NORD/SUD
L’opposition Nord/Sud se construit tout d’abord sur ce premier couple opposé : un Nord ouvert, perméable, face à un Sud qui se ferme et s’opacifie.
La grande mission des explorateurs du 19e siècle avait été de réduire l’étendue des tâches blanches représentant les terres inconnues sur les atlas de géographie. Depuis lors, la mondialisation, la propagation de l’information et du tourisme ont pu donner l’impression que le monde était devenu un village planétaire, enfin connu et fini. Or aujourd’hui un phénomène inverse se produit : les terres accessibles se rétractent ; certaines sont incontrôlées. Les organisations humanitaires s’en retirent, les journalistes n’y ont pas accès : les témoins disparaissent. On distingue trois types de terrae incognitae :
les zones de rébellion : elles se ferment ; on ignore dorénavant ce qui s’y passe. A la différence des guérillas « bien élevées », avides de reconnaissance internationale, de médiatisation et de tiers-mondisme dans la lignée de l’opposition Est/Ouest, ces nouvelles zones se ferment et cachent au monde la pratique rigoureuse du massacre des civils.
Certains Etats : veulent s’opposer à tout contact avec l’étranger.
Les mégalopoles du Tiers-monde, masses urbaines impénétrables, violentes, incontrôlées.
Chapitre 2 : population : le drame des uns, l’arme des autres
Le second couple de la rupture Nord/Sud est constitué par l’opposition nombreux/peu nombreux .
La distinction entre un Nord en déclin démographique et un Sud en forte expansion est la plus évidente. Alors que les données démographiques du Nord sont connues et prévisibles, les peuples du Sud apparaissent, comme les Barbares, innombrables : on leur prête alors une effrayante capacité de déferlement, d’invasion.
Deux thèses s’opposent traditionnellement en matière démographique : la thèse néomalthusienne annonçait dans les années 1960 la bombe P (comme population) : la planète était considéré comme un bateau trop chargé et sombrant. La thèse opposée est celle de la transition démographique qui considère l’actuelle explosion du Sud comme un simple phénomène de retard par rapport au Nord, qui se comblerait grâce au développement économique. Dans les années 1970/1980 cette thèse a supplanté en influence celle des malthusiens. Mais l’optimisme qui a succédé au catastrophisme résiste difficilement à l’épreuve des faits (ex de l’Inde).Plus le Nord a expliqué que l’accroissement démographique était un drame, plus le Sud a compris que c’était en réalité une arme (ex de l’Ethiopie et du Nigéria qui trichent sur leur recensement pour mieux asseoir leur rôle de leader de l’OUA ; ex de l’Iran qui a vu en 15 ans sa population passer de 33 à 56 millions d’habitants et qui s’est servi de cette arme démographique pour combattre l’Irak). Face à cela, le malthusianisme a reconquis le devant de la scène et le Nord dissimule mal son soulagement face au malthusianisme totalitaire (ex de la Chine) ou au malthusianisme naturel (idée qu’il faut laisser faire les fléaux de la guerre, de la famine et de la maladie prendre le relais de politiques inefficaces).
Chapitre 3 : les archipels de la misère
La troisième opposition est celle du couple stable/déraciné.
Le Tiers-Monde est considéré comme un lieu où la misère serait immuable depuis des siècles, ce qui donne lieu à un certain fatalisme. Or la misère actuelle du Sud est en fait le produit de 30 ans de « développement ». En effet, la grande tradition de mobilité dans le Tiers-Monde a toujours joué un rôle d’équilibre protecteur : le drame actuel provient du blocage de cette mobilité, à cause de deux phénomènes :
la frontière : les migrants ne sont pas refoulés, mais on ne leur accorde pas non plus le statut de réfugié (concept de « zéro refoulement » de l’ONU). Les populations entières s’entassent durablement près des frontières, dans des camps où est le véritable déracinement : sans espoir de retour ni d’immigration. Ces camps ont été instrumentalisés par les acteurs de la guerre froide (ex des camps de réfugiés afghans pour combattre l’influence soviétique). Aujourd’hui, ils sont maintenus par les chefs de guérilla pour conserver leur pouvoir. : le Sud est durablement déstabilisé par ces « archipels des réfugiés ».
La ville : la croissance urbaine au Sud est essentiellement celle des bidonvilles. Si la migration en période de pénurie est naturelle, l’installation actuelle dans les bidonvilles constitue un phénomène « d’éternité provisoire », car les migrants perdent toute culture rurale.
Le point commun entre ces deux archipels de la misère est leur dépendance à l’égard de l’aide alimentaire, ce qui les rapproche de la « plèbe frumentaire » de Rome. Il existe d’autre part une culture propre à ces archipels et qui transcende les distinctions régionale. C’est la « plus grande culture universelle », celle des masses déplacées, dépendantes, dont les caractéristiques ont été dégagées dès les années 1950 par Oscar Lewis dans « Cinq familles » : chômage, travail des enfants, pénuries chroniques, absence d’intimité, violence comme mode naturel d’échange, criminalité rampante, délinquance, clientélisme. Cette culture de nomades déracinés, sans espoir de retour, crée un équilibre fragile qui peut à tout moment provoquer le déferlement des « nouveaux Barbares ».
Chapitre 4 : Critique de la machette dialectique
Le Nord manifeste son incompréhension face aux idéologies du Sud, qui semble redonner vigueur aux idéologies depuis longtemps périmées. Mais le Sud ne recopie pas : il transforme et il crée en s’appropriant ces idéologies. Tout dans le Sud est centré autour de l’inversion dominant/dominé et le refus du rationalisme occidental. C’est une idéologie de « rupture » cohérente, qui a pour origine les deux traits principaux des archipels de la misère : l’exaltation de la violence et la volonté de retrouver une identité locale.
Chapitre 5 : Le droit à la guerre pour tous
Face à un Nord qui est en voie d’unification et d’intégration, le Sud se fissure en entités de plus en plus petites (multiplication de rebellions tribales, religieuses).
L’historicité des sociétés du Tiers-Monde a été niée depuis 15 ans : le déplacement de la guerre froide vers le Sud a complètement occulté le rôle des acteurs locaux. Or, si les conflits se poursuivent aujourd’hui, c’est bien parce qu’ils ont existé avant la guerre froide et que les rapports Est/Ouest ont en fait été instrumentalisés par les protagonistes locaux. Ils ne font que trouver de nouveaux bailleurs de fonds. Mais en se distinguant de la logique Est/Ouest, les rebellions locales sont plus dispersées et autonomes, notamment au niveau de l’approvisionnement en armes. Une économie de prédation liée à la drogue pour subvenir aux besoins des guérillas se développe.
Chapitre 6 : Le salut par le hamster
Etudier le développement des pays au travers d’agrégats comme le PIB suppose qu’il n’existe pas de différence de nature entre les pays « développés » et les autres, mais une différence de degré : ces derniers sont simplement en retard. De cette vision résulte des termes comme tiers-monde, PVD, PMA, PED… Mais la présence au Sud d’une économie informelle à côté du secteur officiel vient fausser les données et les chiffres économiques masquent l’état social du pays. Le mythe du développement a laissé la place au culte du microprojet, hors des processus politiques, censé être plus efficace par sa proximité, mais cette notion souligne la résignation face à des autorités locales jugées incapables de distribuer de manière utile l'aide apportée. Le but pour le Nord est d’assurer la stabilité du Sud afin de s’en protéger.
De nombreuses oppositions dessinent la rupture Nord/Sud, séparent l’Empire des nouveaux Barbares. A l’Empire fini, unifié, sédentaire, dirigé par la raison et le droit s’opposent des Barbares innombrables, nomades, violents, prêts à déferler. Une frontière idéologique, résultat d’une construction mentale se transforme alors en une frontière concrète, lieu de confrontation entre les deux mondes, c’est le limes.
DEUXIEME PARTIE : L’IDEOLOGIE DU LIMES
Chapitre 7 : la rétractation des terres historiques
Le Nord, présumé unifier dans ses valeurs depuis la fin de la guerre froide, n’a plus d’histoire qu’a l’intérieur d’une limite, celle qui le sépare du Sud. Sa périphérie est une zone cruciale, le long de laquelle il jouxte les nouveaux Barbares. De part et d’autre de cette zone, toutes les valeurs s’inversent. Cette ligne de contact est encore mal définie, aussi la Guerre du Golfe a-t-elle représenté le premier conflit Nord/Sud de recherche de l’équilibre entre les deux zones. Alors que le front d’une guerre classique représente une ligne de contact bien définie et fortement militarisée entre deux adversaires, la frontière qui ceint à son pourtour la totalité de l’Empire doit être avant tout une zone de stabilité pour protéger le Nord : les garde-côtes de Floride et les douaniers marseillais sont les surveillants d’un limes silencieux.
Chapitre 8 : Naissance de l’Equateur
- Le tronçon de limes le mieux défini et le plus ancien historiquement se situe à la frontière des Etats-Unis et du Mexique. Tout sépare ici le Nord développé, prospère à un monde latino-américain pauvre, en explosion démographique, politiquement instable. L’asymétrie marque donc le limes. Les Etats-Unis, craignant le déferlement des nouveaux Barbares, ont contrôlé l’immigration, réduit la circulation, en même temps qu’ils ont voulu développer le Mexique, le rapprocher des Etats du Nord, pour en faire une zone de stabilité propre à le protéger du Sud plus profond : il s’agissait d’en faire un Etat-tampon.
- La deuxième zone stable et bien définie du limes est la Méditerranée, où là encore, tout sépare le Nord du Sud : démographie, système politique, religion. L’unification européenne et la décolonisation ont encore accentué ce limes : l’écart semble destiné à croître, car la coopération y est plus difficile qu’entre les Etats-Unis et le Mexique.
- La dernière zone stable se situe à la frontière entre l’URSS et la Chine, le long du fleuve Amour.
Ailleurs le tracé du limes est plus incertain et comporte des portions instables :
- En Extrême-Orient, quelques comptoirs industriels et financiers matérialisent les intérêts du Nord (Singapour, Malaisie, Thaïlande…), mais des incertitudes subsistent (Corée du Nord…)
- De la Méditerranée orientale à l’Asie centrale le tracé du limes n’est pas stabilisé historiquement : la confirmation survient la plupart du temps avec un conflit.
Chapitre 9 : Perdre le Sud
La tétrarchie contemporaine du Nord comprend les Etats-Unis, l’URSS, l’Europe et le Japon : si leurs intérêts convergent dans la reconnaissance et la définition du limes, unis par leur commune opposition au monde des nouveaux Barbares, leurs attitudes sont souvent différentes. Les Etats-Unis se présentent comme le bras armé d’un nouvel ordre mondial, défenseurs du droit, de la raison, de la liberté contre le fanatisme des Barbares, ce qui leur permet de faire supporter le coût de leurs interventions par la communauté internationale, comme l’a illustré l’épisode de la guerre du Golfe. Toutefois, quand les nouveaux Barbares ne menacent pas l’équilibre du limes, comme en Chine par exemple, ils savent se montrer plus conciliants à l’égard des ennemis des droits de l’Homme.
L’Europe a mis en place une coopération avec les pays du Sud, qui consiste en fait à verser de manière automatique une aide financière importante, sans se soucier du respect ou non des droits de l’Homme des pays bénéficiaires. Mais le grand axe de sa politique est sa fermeture à l’immigration, fondé sur le fantasme d’un déferlement du Sud.
L’URSS a adopté une politique de retrait massif de tous las pays du Sud : son intérêt est à présent dans la stabilisation du limes dans le Caucase et en Asie centrale.
Le Japon aspire à jouer un rôle dans la gestion du limes oriental : sa récente montée en puissance militaire s’inscrit dans ce cadre ; son originalité est de ne pas être dans une position défensive, mais expansionniste.
Chapitre 10 : la politique de Saint Ambroise
On distingue les Barbares selon leur proximité par rapport au limes :
Les Etats-tampon : sont en première zone contact direct avec le Nord (Mexique, Cuba, Maghreb, Turquie, Iran, Inde, Chine). Par leur relative stabilité, encouragée par les politiques de coopération du Nord, ils sont les garants de la pérennité du limes. Peu importe leur régime politique, l’essentiel est qu’ils empêchent le déferlement du Sud, sans pour autant qu’ils puissent concurrencer le Nord.
Plus loin au Sud se situent les comptoirs, avec un intérêt financier (Singapour), stratégique (Panama) : le Nord est susceptible d’intervenir, même si les risquent restent mesurés.
La dernière zone, celle des terrae incognitae, n’intéresse plus le Nord. Les massacres qui s’y déroulent ne suscitent que son indifférence, voir son cynisme. Même les organisations humanitaires n’y accèdent plus facilement.
Chapitre 10 : l’apartheid mondial
L’idéologie du limes est une morale de l’inégalité : ce qui est intolérable au Nord (violence politique, famine, maladie) est acceptable au Sud, et est même considéré comme avantageux pour la stabilité du Nord. C’est donc un véritable apartheid mondial qui se met en place : le Nord souhaite se fermer et ne plus intervenir. Pour cela, le Nord assure un équilibre militaire le long du limes, se garantit des dangers lointains en feignant d’ignorer ce qui s’y passe, mène une politique de l’inégalité (qui consiste à aider les Etats-tampon à se stabiliser, tout en les empêchant de vouloir se rapprocher trop du Nord, exemple de la Turquie et de l’Europe).
Chapitre 12 : Trois futurs
Le limes permet-il un équilibre durable ? Le pacte qui est ici proposé est d’accepter l’idéologie du limes, de le refuser, ou de suggérer une alternative pour agir.
-Le choix de la sécurité
L’idée est d’accepter le pacte, penser que pour durer, la civilisation du Nord doit renoncer à être universelle : les valeurs démocratiques et humanistes sont limitées au Nord, le Sud n’appartenant plus aux terres historiques. Il faut développer le limes Nord/Sud au nom de la survie des valeurs de l’Empire.
-Le choix de la Justice
C’est le refus du pacte : aucune sécurité ne justifie le renoncement à la justice. L’idée d’un monde cloisonné avec un limes est insupportable. Il faut refuser de soutenir les dictatures sous prétexte qu’elles sont stables. Contre la Realpolitik, il faut harceler les Etats jusqu’à ce qu’ils soient démocratiques, les aider jusqu’à l’éradication des fléaux de la famine et de la misère.
-Le choix de la Révolte
Il faut retourner le pacte : affirmer que contre l’injustice, seule l’insécurité et la déstabilisation du Nord pourront rétablir l’équilibre.
La rupture Nord/Sud progresse dans les mentalités : elle permet aussi au Nord d’oublier qu’à l’intérieur même de l’Empire, toute barbarie n’a pas disparu.
ANALYSE CRITIQUE
L’ouvrage de Jean-Christophe Rufin est séduisant par son approche formelle : la comparaison entre la situation de Rome face aux Barbares et l’attitude du Nord par rapport au Sud, longtemps pensée dans une logique de solidarité, permet de saisir la construction de cette opposition, qui semble devoir succéder à l’affrontement Est/Ouest. Cela procure incontestablement une solidité, une justification historique à sa thèse.
Alors que des auteurs comme Fukuyama tentent de donner l’image d’un monde de peuples intégrés où les distinctions fondamentales sur le plan économique, politique ou démographique ne sont que des différences de degré sur l’échelle d’un même développement, JC Rufin souligne au contraire que la rupture entre le Nord et le Sud est radicale, ce qui suppose d’abandonner l’espoir d’un « rattrapage » de ces derniers, et donc de leur intégration au Nord. Il réfute ainsi pour des pays comme le Mexique la possibilité de se rapprocher véritablement du Nord : or la récente création de l’ALENA montre cependant une volonté mesurée, mais certaine du Nord d’ouvrir ne serait-ce que son marché au monde latino-américain. L’imperméabilité du limes est donc à nuancer : l’auteur inclut lui-même des pays comme la Corée du sud, l’Espagne, le Portugal et la Grèce dans le « Nord », ce que personne ne peut contester aujourd’hui, alors que dans les années 1950 ils avaient toutes les caractéristiques du Sud : violence politique, natalité élevée, pauvreté. Il semble donc raisonnable d’espérer l’assimilation de certains pays au Nord, ce qui serait d’ailleurs à son avantage : JC Rufin considère que les pays du Nord préfèrent maintenir derrière le limes des pays dominés économiquement, alors qu’ils pourraient tirer profit du ralliement du Sud à ses standards économiques, démographiques, politiques.
Le manque d’intérêt croissant du Nord pour le Sud et sa désaffection à son égard sont démontrés, selon JC Rufin, par le faible investissement des pays du Nord en Amérique Latine ou en Afrique par exemple. Or sur ce point il faut noter que l’ouvrage est assez ancien (1991), et les faits viennent nuancer l’appréciation de l’auteur : les années 1990 ont vu en effet d’énormes flux d’investissement direct se diriger vers ces pays, les délocalisations ont été importantes et les capitaux n’ont pas négligé, bien au contraire, ces marchés émergents. Ces investissements, poussés par la mondialisation, n’ont pas été seulement dirigés vers les Etats-tampon, mais bien dans des pays plus au Sud. Les nouveaux acteurs de poids que sont les multinationales peuvent en effet limiter cette opposition Nord/Sud, ne serait-ce que parce qu’ils ne sont pas guidés par la même logique sécuritaire que celle des Etats. Sur le plan économique, la vision de JC Rufin est donc quelque peu remise en cause.
D’autre part, l’idée d’une rupture Nord/Sud, thèse maintenant universelle parce qu’enseignée, diffusée ou contestée dans de nombreux débats, pourrait être accusée de manichéisme de par la définition d’un Nord homogène, uni dans ses valeurs communes. Mais l’auteur précise bien (et c’est tout l’objet de cet ouvrage) que, à l’instar de l’empire romain, le Nord hétérogène ne trouve son unité que dans son opposition au Sud.
Mais l’idéologie du limes et de la rupture garde toute sa pertinence du point démographique et politique. Les images de violence en provenance du Sud se multiplient (Rwanda, Algérie), ne suscitant qu’une vague indifférence au Nord, et un refus prudent de l’intervention au nom de la non-ingérence. Les terrae incognitae semblent donc vouées à l’expansion. Au Rwanda, de nombreuses ONG ont été expulsées, et on ne parle plus aujourd’hui des populations qui sont venues grossir « l’archipel des réfugiés ». En Algérie, le « Nord » s’est contenté d’évacuer ses ressortissants : dans le scénario des « trois futurs » proposé par JC Rufin, c’est bien celui de la sécurité qui a été choisi. Un certain fatalisme bien décrit par l’auteur s’empare des esprits et vient conforter le limes mental. L’évolution vers l’apartheid mondial se dessine : le Nord est toujours aussi prompt à réagir dès que ses comptoirs financiers sont menacés (intervention des Etats-Unis à Taiwan), mais non lorsque la stabilité du limes n’est pas menacé. La récente éviction de la Turquie à l’élargissement de l’Union Européenne semble conforter l’idée selon laquelle le Nord tient à maintenir dans le Sud les pays susceptibles de contribuer à la stabilité du limes. Le fait que l’Europe s’unifie et ait ouvert ses frontières pour les pays membres, mais qu’elle mette des freins toujours plus puissants à l’immigration en provenance du Sud confirme bien que la peur du déferlement est toujours présente et que la rupture idéologique Nord/Sud se creuse.
JC Rufin, en essayant d’éclairer cette évolution du nouvel ordre mondial vers une opposition Nord/Sud, a bien sûr la volonté de le combattre. Ses thèses, bien que discutées, sont pour beaucoup d’une remarquable actualité et permettent d’analyser de nombreux choix internationaux sous un nouvel angle.